Les amis, je me rends compte que malgré de nombreux billets consacrés aux Speedmaster d’Omega (par exemple : la mark II, la mark III, la mark 4.5, la 125, la Schumacher « red scuderia« ), je n’ai pas encore eu l’occasion de traiter de LA Speedmaster, au sens strict du terme, la « moonwatch » comme on l’appelle souvent, l’une des deux ou trois légendes horlogères, la « mark I » comme on pourrait l’appeler, et accessoirement la vache à lait d’Omega.

Fatalement, parler de la moonwatch, c’est parler de la conquête spatiale.

_MG_7810.jpgJe vous propose en guise d’introduction ce long passage issu du blog de mon grand ami Alexandre, qui, mieux que quiconque, résume l’histoire particulière de cette montre au goût unique.

Protectionnisme et lobbying, recette perdante

Au début des années 60, la course à l’espace bat son plein. Les Etats-Unis et l’Union Soviétique s’affrontent, par fusées interposées, pour toujours repousser plus loin les limites de de l’exploration de cet immense territoire glacial et sombre.
Alors qu’elle s’apprête à envoyer ses premiers astronautes dans l’espace, la NASA demande à Bulova, une entreprise horlogère américaine, d’équiper les capsules d’instruments de mesure du temps. A cette époque, le directeur de Bulova n’est autre que l’ancien général Omar N. Bradley, ancien commandant des forces américaines lors du débarquement de Normandie de juin 1944 [1].
Pourtant en 1962, l’un « Original Seven » [2], Walter Shirra décide d’emporter dans l’espace sa montre  personnelle, le temps de la missionMercury 8 [3]. Cette montre une Omega Speedmaster [4] servira d’horloge de secours aux instruments de bord Bulova. Quelques temps plus tard, son camarade, Gordo Cooper teste, lors de la dernière mission Mercury, deux gardes-temps : l’OmegaSpeedmaster et la Bulova Accutron, l’une des premières montres électroniques au monde [5]. La première lui servit à mesurer le temps d’allumage des rétro-fusées lors de son retour sur Terre.

Dans le vide

La nécessité de disposer d’instruments de mesure fiables s’avère alors cruciale pour que les hommes à l’intérieur des capsules puissent accomplir leur mission. Le temps des premières sorties extra-véhiculaires approche et la NASA doit fournir aux astronautes des montres-bracelets capables de subir des variations de températures extrêmes ainsi que des pressions très basses [6].

Deke Slayton [7], alors directeur des opérations de vol, demande aux ingénieurs de l’agence de sélectionner des chronographes capables de résister aux dures conditions de l’espace. Les techniciens se rendent alors chez Corrigan’s, un revendeur de Houston [8]. Ils y achètent toute une gamme de montres parmi lesquels des Rolex, Longines, Hamilton [9],Bulova et Omega. Au total dix marques sont retenues. En septembre 1964, il n’en reste plus que six. A ce stade de la sélection, la NASA leur fait parvenir un appel d’offres officiel aux fabricants [10].

Un chronographe Omega Speedmaster qualifié pour une mission Apollo
A la fin de la très longue phase de tests, seule la Speedmaster sort victorieuse, n’ayant à déplorer que la défaillance de la luminescence de son cadran et quelques retards acceptables au regard des dures conditions qu’elles ont dues affronter. Les autres candidates dont la Cosmograph Daytona de Rolex – qui s’est arrêtée deux fois – ont toutes échouées aux redoutables tests auxquels la NASA les a soumises [11].

Supériorité suisse

Malgré ces résultats éclatants, de nombreuses voix se font entendre dans l’industrie horlogère américaine, notamment de la part de Bulova. Pour Bradley, son président, il est inconcevable que la première montre à être portée sur la Lune soit suisse. L’entreprise exerce donc des pressions sur la NASA et sur le Congrès afin d’obliger les astronautes à porter des montres de fabrication américaine. Et ce malgré le fait que Bulova ne produise pas de chronographes pourtant indispensables à la mesure du temps dans l’espace. Certains sénateurs s’en mêlent également et sont présents à des réunions auxquelles participent des dirigeants de la NASA et ceux de l’industrie horlogère américaine. Oubliant, au passage, les nombreux conflits d’intérêt [12]…
La Bulova Accutron n’ayant pas réussi les tests, elle ne peut décemment pas être choisie pour être portées par les astronautes du plus plus ambitieux programme spatial de l’histoire. Cependant, Bulova se voit confiée la réalisation des horloges de bord. Le 1er mars 1965, le chronographe Speedmaster est officiellement sélectionné par l’agence spatiale américaine pour équiper les astronautes des projets Gemini et Apollo. Pour les sorties dans l’espace, un bracelet en velcro était utilisé et la montre était portée à même la combinaison spatiale. Chaque astronaute en reçoit une. La montre effectue son baptême de l’air officiel quelque jours plus tard à bord de Gemini 3. Le 3 juin, Edward White arbore la montre lors la première sortie extra-véhiculaire d’un Américain lors de la mission Gemini 4 [13].

Deux événements historiques feront définitivement entrer la Speedmaster dans l’histoire de la conquête aérospatiale. Le premier a lieu le 21 juillet 1969. Le LEM Eagle vient de se poser sur le sol lunaire. Quelques heures plus tard, Neil Armstrong devient, à cette occasion, le premier homme à poser le pied sur notre satellite. L’Accutron qui servait de garde-temps pour la capsule tombe en panne ce qui oblige l’astronaute à laisser saSpeedmaster à bord [14]. C’est donc celle d’Aldrin qui devient la première à jamais avoir affronté les conditions lunaires [15]. La réputation du chronographe suisse était faite. Constatant la défaillance de Bulova, la NASA décidera même de remplacer les horloges de bord par celle du fabriquant à la lettre grecque…

Le deuxième a lieu un peu plus d’an plus tard lors de la célèbre missionApollo XIII. Cette fois-ci la montre fut mise à rude épreuve : elle servit à mesurer la durée exacte pendant laquelle les réacteurs du LEM devait être allumés afin de ramener les astronautes sur Terre. Et elle y réussit. Pour cela, on lui décerna le Snoopy Award [16].

Le lobbying en marche

La dernière mission du programme Apollo est prévue pour décembre 1972 [17]. Voyant la date approcher à grands pas, Bulova déploie les grands moyens pour ne pas être écartée de cette page d’histoire. D’autant plus que l’homme, américain ou non, n’est certainement pas prêt d’y retourner tant les ambitions spatiales sont frappées de réductions budgétaires. Pour protester contre le manque de patriotisme dans le choix des montres portées par les astronautes, elle fait parvenir des lettres à la Maison Blanche.
Finalement, la firme américaine arrive à ses fins et convainc l’administrateur de la NASA, James Fletcher, de choisir un nouveau fournisseur officiel. Mis au courant les astronautes, principaux intéressés par ce changement, préviennent qu’ils continueront à porter uneSpeedmaster, « au cas où ».
En août 1972, la NASA lance un appel d’offre pour le choix d’un nouveau garde-temps en vue de l’ultime mission Apollo. Plusieurs marques de montres répondent à la sollicitation de l’agence. Omega et Bulova sont de nouveaux présentes. Rolex, le Japonais Seiko, Breitling, Longines,Heuer [18] et Hamilton aussi. Voulant absolument remporter le contrat, la firme américaine a, cette fois-ci, insisté auprès de la NASA pour que l’instrument désigné réponde aux normes du Sénat en matière de législation. Ainsi, dans son choix, l’agence devra tenir compte du Buy American Act, une loi votée en 1933 sous l’administration Roosevelt [19], stipulant que 51% du produit doit être fabriquée sur le sol américain.Malgré cette loi inique, les constructeurs sont prêts à jouer le jeu.
Omega justifie son respect de la loi en prétextant que l’acier de ces boîtiers provient de son usine de Luddington dans le Michigan. C’est aussi à cet endroit que les verres, d’origine suisse, sont assemblés. Le tout est inspecté aux Etats-Unis avant que le mécanisme soit emboîté à la maison mère à Bienne [20]. De son côté, Bulova part avec un handicap non négligeable puisqu’à l’époque la firme ne fabrique pas de montres chronographes. Elle se contente d’en acheter de fabrication suisse via une filiale en Europe, Universal Geneve. Une fois acquis, la marque américaine les démonte avant de les ré-assembler dans un boîtier de sa propre conception. Arguant avoir dépensé 23 000 dollars en recherche et développement sur le sol américain pour ce nouvel habillage, elle réussit, de cette manière, à contourner le Buy American Act
De nouveau, les montres sont éptrouvées par les ingénieurs de la NASA. En novembre 1972, les résultats sont publiés. Les montres Bulova ont encore échouées, ne passant pas les tests d’humidité et d’accélération. Par conséquent, l’agence spatiale décide de continuer à utiliser les calibresOmega.

Épilogue

On pourrait croire que l’histoire s’arrête là. Et pourtant non. Dès 1976, l’offensive du constructeur américain reprend de plus belle. Bulovasouhaite ardemment fournir la NASA pour les horloges de la navette spatiale, dont le programme est bien entamé. Le sénateur de l’état de New-York, Jacob Javits, contacte lui-même l’administrateur de la NASA pour qu’il organise une nouvelle sélection d’instruments. Signe de la détermination, le délais est repoussé plusieurs fois pour permettre à Bulovade participer… En septembre 1978, le cahier des charges est publié et diffère peu des précédents : une montre-poignet susceptible de résister aux difficiles conditions de l’espace. Omega et Bulova sont à nouveau en compétition [21]. Pour la troisième fois. La NASA dit qu’à résultats égaux elle achètera la moins chère des montres.
La firme américaine propose une solution pour $ 1 pièce. Les résultats sont sans appel : aucun des modèles ne réussira à passer les tests. Pire, les défauts relevés sur les montres précédentes n’ont pas été résolus… A nouveau, la Suisse triomphe. Avec le même modèle de montre qu’en 1962 et vendu cette fois-ci à la NASA pour $ 0.01 pièce… 56 furent acquis par l’agence. Pas la peine d’en rajouter. Ainsi en 1981, lors de la mission initiale de la navette spatiale, STS 1, le commandant John Young arborait le calibreOmega.
Pendant plus de 20 ans, donc, la marque suisse a participé aux plus belles heures de la conquête spatiale américaine, réussissant à chaque fois à supplanter ses adversaires pourtant bien aidés par les pouvoirs publics américains.
Pour terminer sur le sujet, il est notable d’ajouter que la montre suisse équipa aussi les équipages russes. Ainsi en 1975, lors du fameux rendez-vous entre les deux frères ennemis, le chronographe Omega était employé par les deux parties [22]. Comme leurs homologues américains, les Russes firent le choix du calibre Lemania [23]. Depuis 1989, les cosmonautes lui sont restés fidèles et elle fut utilisée avec succès sur la station Mir… Tout simplement indétrônable…
[1] Surnommé le « Général GI« , il fut le dernier à arborer cinq étoiles sur ses épaules. Il est à l’origine de la Percée Cobra qui ouvrit aux alliés les portes de la Bretagne et de la fameuse proche de Falaise.
[2] Le premier groupe de la NASA. Composé de Scott Carpenter (1925-2013), Gordon « Gordo » Cooper (1927-2004), John H. Glenn (1921-), Virgil « Gus » I. Grissom (1926-1967), Alan « Al » B. Shepard (1923-1998), Donald « Deke » K. Slayton (1924-1993) et donc de Walter Schirra (19247-2007). Pour son premier (et unique) vol dans l’espace, il est à noter que Carpenter porta uneBreitling Navitimer.
[3] La capsule Mercury fut la première à transporter un Américain dans l’espace.
[4] Originalement créée en 1957, cette montre est purement mécanique.
[5] Elle dispose d’un mécanisme dit de « diapason ». Plus d’informations à celien.
[6] La température dans l’espace est de 3K. Cependant, elle varie rapidement selon l’exposition au soleil.
[7] Membre du premier groupe d’astronautes de la NASA, il vola seulement en 1975 lors de la mission Apollo-Soyouz.
[8] L’agence fit l’acquisition de 12 montres au prix de US$ 82.50 pièce (lien). A comparer au prix actuel de CAN$ 4500 (hors taxes) que l’on m’a proposé…
[9] Marque originellement américaine rachetée par la SSIH en 1959. Elle est aujourd’hui la propriété du groupe Swatch.
[10] Les premiers tests ont été réalisés sans en informer les fabricants.
[11] Parmi ses tests, on trouve des expositions à de hautes et basses températures, au quasi-vide absolu, à de l’oxygène pur, ainsi que la résistance aux chocs, aux fortes accélérations, décompressions soudaines…
[12] Par exemple le fait que l’ancien assistant au Secrétaire à la Défense soit devenu conseille juridique chez Bulova
[13] Aucun problème n’est à déplorer.
[14] Lors de son transfert à l’Institut Smithsonian, cette montre a malheureusement disparu.
[15] Aujourd’hui, la montre se trouve dans les coffres de la NASA…
[16] Cette récompense distingue les collaborateurs ou contractants de la NASA qui ont aidé à sauver la vie du personnel naviguant.
[17] Apollo XVIII. Vingt missions étaient prévues à l’origine. Les trois dernières ont été annulées faute de financement.
[18] Qui ne s’appelait pas encore TAG Heuer à l’époque. Ce nom fut introduit après le rachat de Heuer par TAG en 1985.
[19] Pour relancer la production industrielle américaine après le Krach de 1929. Grande réussite…
[20] Bienne est une ville suisse située dans le canton de Berne. La ville constitue le siège social de plusieurs grandes marques d’horlogerie.
[21] Omega présenta 3 modèles. La Speedmaster passa avec succès les tests. Je n’ai pas d’informations sur les résultats des deux autres.
[22] Le fameux rendez-vous Apollo-Soyouz.
[23] Le calibre mécanique qui équipe la Speedmaster. Décliné en plusieurs versions, c’est le 321 qui équipa les montres lunaires. Aujourd’hui, les montres sont pourvues du 1861.
dimensions

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