L’heure qu’il est: Les horloges, la mesure du temps et la formation du monde moderne de David Saul Landes

640 pages ; Les Belles Lettres

ISBN-10: 2251446575

Cet ouvrage est une somme d’érudition, et offre une lecture excellente de l’histoire de la mesure du temps. L’auteur, économiste et auteur de nombreux ouvrages d’histoire économique (en particulier de l’histoire européenne, voir le génial Richesse et pauvreté des Nations) est une sommité qui a su, à partir de sa spécialité initiale, apprendre la technicité, l’histoire, la sociologie du calcul du temps et de l’horlogerie. On y apprend une foultitude de choses. Des notions aussi absconses que la mesure hydraulique du temps chez les Chinois des dynasties impériales, ou encore la mesure mécanique puis quantique chez les Occidentaux, deviennent limpides. C’est le propre des grands ouvrages, et celui-ci, indéniablement, en est un.

A conseiller non seulement aux mordus de l’horlogerie, mais à tout un chacun, tant l’invention de la mesure du temps a été un facteur de développement de la civilisation analogue à l’invention de l’imprimerie par Gutenberg.

 

Du temps naturel au temps artificiel

Pour l’écrasante majorité des gens, à la fois dans les sociétés à dominante rurale, mais aussi pour le commun des mortels, avoir une idée approximative de l’heure qu’il est est amplement suffisant. Dans les sociétés rurales, les événements naturels (lever et coucher du soleil, zénith…) dictent le rythme du travail quotidien. Dans les sociétés urbaines, ces événements naturels ne suffisent plus. C’est une source artificielle qui indique l’heure.

 

Du temps linéaire au temps séquencé

Les Chinois et les Arabes, entre le II et le XVe siècle, étaient bien plus en avance que l’Occident médiéval dans tout un tas de domaines, incluant les outils de mesure du temps. A base de clepsydre ou d’horloges hydrauliques, ces outils de mesure étaient indéniablement précis (plus précis même que les premières horloges mécaniques). Ces outils étaient calqués sur l’écoulement, naturel et linéaire, du temps. Cela paraissait parfaitement normal aux Chinois, comme une évidence.

Le caractère révolutionnaire de l’horloge, inventée par on ne sait qui, tient à deux choses pour l’essentiel. L’oscillation et l’échappement. L’oscillation, c’est l’exact contrepied de la logique chinoise. Pour mesurer le temps de manière régulière, linéaire et fiable, quelqu’un a eu l’idée de génie de réduire celui-ci à une séquence de va-et-vient, une oscillation, et au plus la séquence est rapide (au plus la fréquence est élevée), au plus la mesure est fiable. C’est la base du numérique. C’est vraiment cela l’invention révolutionnaire, géniale, absolument pas évidente et ne « coulant pas de source ». L’échappement, c’est la manière dont la force mécanique des horloges (des poids qui descendent) est retenue par un malin procédé qui retient et relâche, selon les ordres donnée par les rouages, cette force. On a tenté, auparavant, de freiner cette force, mais il est impossible de parvenir ainsi à une mesure constante. L’échappement, sorte de stop-and-go comme disent les anglo-saxons, apporte une réponse bien plus efficace et fiable dans la durée.

 

Du temps public au temps privé

Chez les Chinois, c’est l’Empereur qui fixe le temps qu’il est. Les horloges impériales à eau sont plus ou moins fiables, mais peu importe qu’il y ait ou pas décalage par rapport aux phénomènes naturels ou astraux, puisqu’au final c’est l’Empereur qui corrigera le cas échéant le tir.

Avec l’horloge mécanique, le temps devient privé. Le temps n’est plus dicté de l’extérieur, mais devient une discipline intériorisée depuis la plus tendre enfance (« Dépêche-toi, on est en retard ! » disent les parents à leurs enfants dès les tous premiers âges de la vie).

 

L’horloge de Su Song

En 1086, l’Empereur de Chine ordonna la construction d’une horloge destinée à surpasser tout ce qui avait été créé jusque-là. C’est l’inventeur / diplomate Su Song qui s’en chargea. Cette horloge avait pour but de reproduire les mouvements du soleil, au moyen d’une sphère armillaire d’observation (des cercles représentant les orbites des planètes). Dans une tour de 12 mètres de haut (!) des rouages s’activaient, le tout mû par une roue hydraulique qui tournait par intermittence (une clepsydre remplissait successivement des petits godets qui chacun faisait avancer la roue d’un cran).

Rapidement, cette horloge périclita. On en oublia jusqu’à son existence. Si bien que lorsque Joseph Needam, grand historien des sciences, se pencha sur la mesure du temps en Chine, après la Seconde Guerre mondiale, son verdict fut sans appel : les Chinois étaient ignorants en la matière. D’après lui, ils n’utilisaient que des cadrans solaires rudimentaires (inutilisables sous d’autres latitudes), ou des clepsydres qui ne pouvaient pas non plus subir des variations thermiques.

Et puis Needam entendit parler d' »horloges hydrauliques médiévales » par un de ses collègues. Il se lança alors dans une quête effrénée pour retrouver trace de cette information. Il reproduisit même, en bois, en métal, les modèles trouvés dans des lectures éparses. Mais, lancé dans son élan et victime de son enthousiasme débordant, Needam prit aussi ses désirs pour des réalités. Il se mit à croire que les horloges astronomiques à eau étaient en réalité le commencement des horloges mécaniques occidentales.

Cette vision est fausse ; les Chinois cherchaient à augmenter la force minime de l’eau s’écoulant d’une clepsydre pour mouvoir une grosse machine. Les Européens, eux, voulaient retarder l’effet d’un poids en chute. Leur solution fut d’arrêter et de relâcher alternativement le poids et par petites étapes. Les Chinois mesuraient le temps par l’écoulement continu de l’eau ; les Européens, par l’oscillation (le va-et-vient) d’un mouvement. Dans les deux cas on a utilisé l' »échappement » ; mais celui des Chinois est à relaxation, il fonctionne par intermittence, alors que celui des Européens fonctionne par battements distincts mais continus.

Enfin, si les deux systèmes utilisaient la gravité, ce fut de manière totalement différente. Dans le garde-temps chinois, la force exercée variait, le poids d’un godet s’accumulant jusqu’au point où il suffisait pour faire tourner la roue de 10 degrés, ce qui amenait le godet suivant sous le fil d’eau, tandis que le taquet d’arrêt retombait. Une force unidirectionnelle produisait donc une action à sens unique. Rien à voir dans l’horloge mécanique occidentale : le poids exerçait une force quasi égale et continue sur les trains de roues, que l’échappement retenait et relâchait alternativement selon un rythme commandé par le régulateur. La force même qui faisait tourner la roue d’échappement la ralentissait ensuite et la repoussait partiellement en arrière (l’effet de recul). Ainsi, une force unidirectionnelle produisait une action qui s’inversait d’elle-même (un recul pour trois avancées).

L’horloge chinoise à roue hydraulique était plus exacte, indéniablement. Mais l’horloge mécanique avait des avantages supérieurs : on pouvait s’en servir à toute heure du jour et par tous les temps, on pouvait la miniaturiser, au point de la rendre portative. Elle rendait donc concevable un temps privé, par opposition au temps public, et un temps général, par opposition à un temps royal.

Contrairement à Needham, qui s’évertuait à voir dans l’oscillateur à relaxation des horloges hydrauliques l’origine de l’oscillateur de l’horloge mécanique, David S. Landes soutient que cette hypothèse d’une continuité technologique entre la Chine et l’Europe est une chimère. Si les Chinois étaient tellement en avance sur les Européens, si leurs roues hydrauliques contenaient en germe l’échappement mécanique, comment se fait-il donc qu’ils ne l’aient point inventé ?? Indéniablement, la Chine était en avance techniquement sur l’Europe. Les limitations à l’usage des clepsydres (des températures trop basses, trop hautes…) étaient grosso modo les mêmes qu’en Europe. Or, l’horloge ne vint pas. C’est en Occident, et avec elle l’hégémonie nouvelle d’une civilisation organisée autour de la mesure et de la connaissance du temps, que l’horloge mécanique est née.

Si ces instruments de mesure précise du temps sont apparus en Europe, c’est parce qu’en Chine, personne ou presque n’y voyait un quelconque intérêt. A part pour les commerçants situés dans les faubourgs des villes, le temps approximatif des éventements naturels, des cadrans solaires et des horloges hydrauliques suffisait. Plus précisément, l’élite des mandarins lettrés se méfiait des initiatives privées, des négociants, des bourgeois, et avec eux des leurs outils de mesure et d’échange. La bureaucratie des Ming tenait fermement le pouvoir, et avec lui la définition du temps. Le calendrier était un attribut de souveraineté, comme le droit de battre monnaie.

Les seuls qui avaient vraiment besoin de précision en Chine médiévale, c’était les astronomes-astrologues de la cour impériale. La tâche de ces voyants / savants était d’étudier et de prédire le mouvement des corps célestes, et d’en dresser des éphémérides qui guidaient l’action de l’Empereur. Le « bon gouvernement », les bonnes décisions, étaient donc dictées par le mouvement des planètes.

De là vient une erreur fondamentale : les tours chinoises à roue hydraulique n’étaient en réalité pas des horloges au sens actuel du terme, mais des astraria – des mécanismes pour l’étude et la représentation du mouvement des corps célestes. L’horloge de Su Song montrait bien l’heure, mais cette fonction était secondaire et au service de l’observation astronomique (via la sphère armillaire). Cette observation planétaire n’a pas besoin d’une précision à la minute ou à la seconde, a fortiori à la fraction de seconde. Les horloges chinoises étaient probablement d’une précision suffisante, mais probablement pas dans la durée.

 


David Saul Landes (1924-2013) fut professeur d’économie et d’histoire à Harvard, spécialiste de l’histoire économique européenne moderne et de l’histoire technique et sociale. On lui doit, entre autres, Richesse et pauvreté des Nations (2000) et L’Europe technicienne ou le Prométhée libéré (1975). Pierre-Emmanuel Dauzat est l’auteur d’une dizaine d’essais sur la formation de la pensée chrétienne. Dans la même collection, on ne lui doit pas moins de sept volumes, dont récemment les Lettres de Julien (2008).

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