30943374087_bbfcaf6c7b_bComme je l’ai écrit jadis, l’année 1957 est particulière pour Omega. C’est celle de la sortie de la célèbre trilogie, ressuscitée de très belle manière en 2017. Pour Rolex, l’année équivalente, d’une certaine manière, c’est 1953. L’année de l’ascension de l’Everest avec une Oyster ; de la sortie de la Submariner ; et enfin de la sortie de l’Explorer I dont je vais vous parler dans ce billet.

Introduction

Je commencerais par un constat tout bête : c’est loin d’être la Rolex la plus connue, la plus renommée, la plus recherchée aussi. Elle est un peu mal-aimée, ajouterais-je, à l’instar de la Milgauss dont je vous parlerai certainement à l’avenir. Pour reprendre ce qu’écrit Nicolas Amsellem dans son article des Rhabilleurs :

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Histoire et références

Un peu à l’image de la Polerouter d’Universal Genève, et a fortiori de la Sherpa d’Enicar, de l’Alpinist de Seiko, et de pas mal d’autres, l’histoire de l’Explorer I a à voir avec la haute altitude, les sommets, les performances sportives aussi. Dans les années 50, cela étant du reste relativement classique, Rolex a été loin d’être seul à truster ce créneau très porteur commercialement.

Voici Tenzing Norgay. C’est un sherpa Népalais, d’origine tibétaine (1914-1986). Tensing Norgay a d’abord été appelé « Namgyal Wangdi », mais alors qu’il était enfant, son nom a été changé sur le conseil d’un lama (« Norgay » signifie « riche et bienheureux pratiquant religieux »). Ce même lama confia à sa mère, en se penchant sur son berceau : « Prenez bien soin de lui jusqu’à sa troisième année, car il deviendra célèbre… ». 

Il fait partie, en tant que porteur en haute altitude, des trois expéditions britanniques organisées pour escalader le mont Everest à partir de la face nord tibétaine dans les années 1930.

Tensing Norgay a aussi fait partie d’autres expéditions dans diverses régions du sous-continent indien, et pendant un temps au début des années 1940, il a vécu dans ce qui est maintenant le Pakistan ; il disait que l’ascension la plus difficile qu’il ait entreprise était celle du sommet oriental du Nanda Devi, où un grand nombre de personnes ont trouvé la mort.

En 1947, il prend part à une tentative infructueuse du sommet. Un Anglais excentrique, Earl Denman, le Sherpa Ange Dawa et lui-même entrent illégalement au Tibet pour tenter le sommet ; cet essai se termine par un gros orage qui les surprend à 6 700 mètres. Denman renonce et ils décident de faire demi-tour et reviennent sains et saufs.

En 1952, il prend part à deux expéditions suisses menées par Raymond Lambert, dont la première tentative de l’Everest ayant atteint 8 000 mètres d’altitude, à partir de la face sud népalaise, durant laquelle Lambert et lui-même obtiennent le record d’altitude (8 600 m) de l’époque. Norgay était enthousiasmé par sa collaboration avec les Suisses qui le traitent d’égal à égal (les Anglais ayant à l’époque une mentalité plus colonialiste) et espérait du fond du cœur que Lambert serait le premier vainqueur de l’Everest.

Son vœu ne sera toutefois pas vraiment exaucé.

En 1953, il prend part à l’expédition de John Hunt, sa septième expédition à l’Everest, dans laquelle lui et sir Edmund Hillary (un Néo-Zélandais, 1919-2008) deviennent les premiers hommes à atteindre le sommet. Après cela, il fut adulé en Inde et au Népal, et même littéralement vénéré par certaines personnes qui pensaient qu’il devait être une incarnation de Bouddha ou Shiva.

Tensing et Hillary ont été les premières personnes à poser les pieds sur le sommet du mont Everest, mais les journalistes ont constamment cherché auquel des deux hommes revenait l’honneur d’être le premier. Tensing mit l’accent sur l’unité de leur équipe et sur leurs performances, démentant les allégations d’avoir été aidé, mais dévoilant qu’Hillary avait été le premier à poser ses pieds sur le sommet. Il dira :

« Si c’est une honte d’être le second homme sur le mont Everest, alors je devrai vivre avec cette honte ».

Une autre anecdote intéressante de cette ascension est que toutes les photos des alpinistes au sommet ne montrent que Tensing. Quand il a été demandé à Hillary pourquoi il n’y avait aucune photo de lui, il a répondu :

« Tensing ne savait pas comment manipuler l’appareil photo, et le sommet de l’Everest n’est pas l’endroit où lui apprendre comment l’utiliser ».

On peut cependant lire dans la transcription que fit Hillary de l’assaut final :

« Soudain il m’apparut que l’arête, devant nous, au lieu de continuer à s’élever, tombait brusquement (…) encore quelques coups de piolet dans la neige durcie, et nous étions au sommet ! (…) Nous nous serrions les mains, puis Tensing me jeta le bras autour des épaules. (…) Je le sortis (l’appareil photo) et demandai à Tensing de « poser » au sommet, en agitant son piolet paré de toute une banderole de drapeaux… »

C’est le 29 mai 1953 que l’exploit est réalisé.

Au poignet du Néo-zélandais, une montre Smiths A.409 ; à celui du Népalais, la montre confiée par la manufacture Rolex et qui servira de référence à celle qui deviendra l’Explorer.

Il y a eu une loooonnggue controverse entre Rolex et Smiths (marque disparue désormais) pour savoir qui portait quoi, qui était le premier à vaincre l’Everest, et j’en passe. A en juger par cet excellent et très complet article,

Une chose dont on peut être sûr : si Edmund Hillary avait vraiment porté sa Rolex ce jour là, connaissant le personnage, Hans Wilsdorf l’aurait clamé haut et fort aux oreilles du monde entier. Chose qu’il n’a fait qu’en prenant des gants et des pincettes : la communication de Rolex de cette époque faisait volontairement allusion à l’expédition de Sir John Hunt dont faisaient partie Hillary et Tenzing, sans dire explicitement qu’ils portaient des Rolex le jour fatidique. Voici ce qu’en dit encore le site de Rolex, aujourd’hui :

En 1953, l’expédition de Sir John Hunt, parmi lesquels Sir Edmund Hillary et Tenzing Norgay ont atteint le sommet du mont Everest, était équipée d’Oyster Perpetuals.

Et si Sir Hillary avait porté les deux montres en même temps, une à chaque poignet ?

Comme souvent, la vérité était juste sous nos yeux.  Cette hypothèse n’est pas si farfelue car en l’absence de lunette tournante et de fonction GMT, Hillary et Tenzing ont, en effet,  dû porter deux montres simultanément.

C’est ce que l’on peut clairement voir dans ce documentaire Hillary and Tenzing : Climbing to the Roof of the World (1997) : sur la photo souvenir de l’expédition, prise juste après la descente du sommet le jour de leur exploit (minute 4:15) :

chacun des deux héros de cette expédition portent bien sur les deux photos précédentes, deux montres à leur poignet.

Et Moonphase de conclure, de manière fort convaincante :

 Et s’ils s’étaient mis d’accord de préserver le status quo, embarrassés qu’ils étaient d’avoir accepté 2 sponsors concurrents pour leur expédition ? 

Bref, venons-en désormais à cette fameuse Explorer I, objet du présent billet, et laissons de côté cette controverse historique, à l’intérêt somme toute limité.

Avant l’Explorer, la Bubbleback

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une Rolex 6150 Bubbleback

Avant l’expédition, les références 6098, 6298 et 6150 Bubbleback faisaient autorité. 36mm au garot. Il est usuel de baptiser la 6150 ci-dessus « Pré-Explorer » avec son cadran 3-6-9 et son aiguille Mercedes. Il existe aussi une version en cadran dit HoneyComb (nid d’abeille) si délicieusement vintage et tellement chaleureux. .

Ce n’est que la référence 6350, qui se différencie par son accréditation “Officially Certified Chronometer”, qui portera la marque Explorer, au cours de l’année 1953. Mais véritablement, l’Explorer existait avant 1953. Et on trouve des références 6350 sans la mention “Explorer”.

omega-speedmaster-moonwatch-alaska-project-ablogtowatch-69Cette montre est conçue pour être très résistante et en particulier pour supporter des températures extrêmes. Dans un registre analogue à la Speedmaster Alaska Project d’Omega, mais avec un choix technologique totalement différent et évidemment bien moins extrême, Rolex a conçu avec son Explorer 6350 une montre embarquant des pièces supportant de telles températures (de -20 à +40 degrés), ainsi que des lubrifiants et huiles robustes.

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Une Explorer 6350 HoneyComb

Ce dos qui rime avec les formes de la BubbleBack s’estompera avec le temps. Notamment avec la référence 6610 qui succédera à la référence 6150 en 1959, mais surtout avec la fameuse référence 1016 qui fera suite à cette référence 6610 en 1963. Mais au-delà d’être simplement plus plat, on note des différences au niveau de l’étanchéité, et du mouvement principalement.

p8070080L’Explorer 1016 (1963-1989) marque la stabilisation d’un modèle qui n’a que très peu évolué, visuellement, depuis. Equipé du nouveau calibre 1560, puis 1570 à stop-seconde, l’Explorer 1016 est désormais étanche à 100m. Tous les codes actuels de l’Explorer sont déjà là (à l’exception de la taille du boitier, on y reviendra).

8694214-13727211Par ailleurs, et sans entrer dans un long détail (je vous renvoie ici pour de plus amples précisions), il est clair que cette Explorer a un lien tout à fait direct avec James Bond, au moins autant que les célèbres Submariner et autres Omega Seamaster. En premier lieu, c’était de source certaine la montre Ian Fleming. Je vous invite à lire à ce propos l’excellent James Bond, l’espion qui aimait les montres, de Frédéric Liévain. Ensuite, il est clair que le célèbre agent secret portait, dans plusieurs romans et en particulier Casino Royale et Au service secret de sa majesté, une Explorer 1016 au poignet, et pas du tout une Submariner. La montre de plongée au poignet de Bond, c’est le cinéma qui l’a initiée.

La très longue histoire de cette référence 1016 a de quoi surprendre tant elle est rare dans le monde de l’horlogerie. C’est dire l’intérêt de ce modèle, équivalent si j’ose dire à la 5513 côté Submariner. D’autant que, au tournant des années 70, et à la mort d’Hans Wilsdorf, naît l’Explorer II à l’aiguille GMT. 

zrolex-explorer-14270-116080wL’Explorer 14270 (1990-2001) adopte un look un peu plus moderne et sportif. Les Index appliqués sont cerclés d’or blanc. Le plexiglas est mis de côté, le sapphire prend sa place.  L’Explorer 114270 (2001-2010) lui succède, quasi identique, avec simplement un calibre légèrement différent.

L’Explorer 214270 (2010-) est la version contemporaine, à l’heure où j’écris ces lignes, de l’Explorer I. Le boitier passe à 39mm. On perd l’aspect totalement luminescent des célèbres 3, 6 et 9, maintenant entièrement cerclés d’or blanc. L’aiguille des minutes n’a pas vraiment suivi cette augmentation de diamètre. Problème qui trouvera solution en 2016 lors du salon de Bâle, avec la seconde évolution de ce modèle et une aiguille plus longue (et des chiffres de nouveau entièrement luminescents). C’est cette version que je possède.

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Le mouvement

Côté calibre, l’Explorer embarque l’éprouvé 3132 ; l’oscillateur comprend un spiral Parachrom bleu breveté et fabriqué par Rolex dans un alliage exclusif. Insensible aux champs magnétiques, ce spiral présente une grande stabilité face aux variations de température et reste jusqu’à dix fois plus précis qu’un spiral traditionnel en cas de chocs. Il est muni d’une courbe Rolex garantissant sa régularité dans toutes les positions. Ce mouvement est protégé dans une cage en fer doux pour dissiper les effets du magnétisme sur les composants internes mobiles. Ce calibre prend la suite du 3130, que l’on retrouve par exemple dans la Submariner no date, ou l’Air-King. Le 3131 (Milgauss) ou 3132 (Explorer I) sont des versions Paraflex / Parachrom modifiées du calibre 3130. Il existe également une version automatique de la Cellini qui embarque ce 3132.

Le boitier

Il est taillé dans un bloc d’acier 904L aux propriétés anticorrosion, ce que Rolex nomme l’OysterSteel. Il s’agit de superalliages principalement utilisés dans les secteurs des hautes technologies, de l’aérospatiale et de la chimie, là où la résistance à la corrosion doit être maximale. L’acier Oystersteel s’avère très résistant, permet un rendu après polissage d’une qualité élevée. L’Explorer I s’affirme dans un boîtier légèrement élargi à 39mm. A lunette lisse, l’Explorer conserver un classicisme sport chic qui fait le marqueur de ce modèle.

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Le cadran

Dans cette nouvelle Explorer, le cadran est doté d’un affichage entièrement luminescent pour une lisibilité renforcée. Même les chiffres 3, 6 et 9, caractéristiques du modèle, sont désormais recouverts d’une matière luminescente longue durée émettant dans le bleu (Chromalight), tout comme les index et les aiguilles.

Parlons-en, des aiguilles ! Désormais plus larges, elles ont surtout été allongées afin d’améliorer le confort visuel et d’être plus adaptées à la taille du cadran (l’aiguille des minutes dépasse le bout de l’index ce qui n’était pas le cas auparavant et l’aiguille des heures est plus trapue).

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La couronne

La couronne de remontoir, munie du système de double étanchéité Twinlock, se visse solidement sur le boîtier, à la manière de toutes les Oyster.

Le fond

Le fond cannelé du boitier est lui aussi extrêmement classique ; hermétiquement vissé à l’aide d’un outil spécial ; et enfin étanche 100 mètres. J’ajoute une citation de Boris, issue de Chronomania, et que je partage totalement :

Certains trouvent aussi que le fermoir devrait être équipé du système d’ajustement Glidelock, mais je ne les suis pas sur ce point. Pour pratique qu’il soit, ce système nécessite une fermoir plus conséquent, ce qui n’est pas un problème sur les Submariner récentes avec leur imposant boitier. Mais qui nuirait à l’équilibre de l’Explorer, avec son boitier beaucoup plus fin. Et puis bon, ce n’est pas une montre de plongée non plus.

Le bracelet

L’Explorer est assortie d’un bracelet Oyster à maillons massifs en acier 904L avec fermoir de sécurité Oysterlock prévenant toute ouverture accidentelle. Ce bracelet dispose de la maille de rallonge rapide Easylink, un système breveté par Rolex qui permet d’ajuster facilement la longueur d’environ 5 mm pour un surcroît de confort en toute circonstance. Idéal en été quand le poignet a tendance à gonfler.

Conclusion

En conclusion, je cite à nouveau Boris de Chronomania :

Rolex a réussi un quasi sans faute en actualisant l’Explorer en 2016. Comme évoqué précédemment, c’est un des seuls modèles sport qui trouve grâce a mes yeux avec la Daytona Céramique, les Submariner / GMT Master / Explorer II / Milgauss manquant désormais un peu de finesse. Et, au contraire de la Daytona, elle est vraiment passe-partout. Je la porte pour aller au boulot, a la piscine, a la gym, et je n’aurais pas de problème à la porter dans des occasions plus formelles. C’est une des seules montre sportives que je possède que je n’hésiterais pas a porter en black tie, même si la tradition veut qu’on ne porte pas de montre dans ces occasions. Elle est suffisamment sobre pour s’en accommoder. La seule concurrence que je lui trouve, c’est l’Oyster Perpetual 39mm, avec laquelle elle partage son boitier. Cette dernière est un peu plus habillée, un peu moins lisible et ne dispose pas de l’Easylink. Mais quelle gueule, surtout avec le cadran bleu.

Liens utiles

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